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0195216/06/1936POITIERS

LE LIVRE A POITIERS AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI

Au cours de la semaine du Livre qui vient d’avoir lieu à Poitiers, M. Jean Plattard fit une conférence radiodiffusée sur laquelle nous croyons devoir revenir aujourd’hui, car elle permettra de suivre l’évolution de la fabrication et de la vente du livre qui sont parmi les plus anciennes industries de notre région puisque les presses poitevines comptent plus de cinq siècles d’une existence qui fut presque toujours prospère.

Tous ceux qui sont curieux de connaître le passé de notre ville rendront un hommage empressé au très distingué professeur d’histoire littéraire de l’Université de Poitiers dont l’érudition leur permettra de connaître les origines de l’histoire du livre, les privilèges et les obligations de la corporations les libraires-jurés, leurs rapports avec le personnel enseignant de l’Université, les catégories de livres qui, en ces temps lointains, sortaient des presses poitevines.

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« C’est en 1479, sous le règne de Louis XI, que pour la première fois une presse à imprimer fonctionne à Poitiers. Si l’on se rappelle que le premier livre imprimé à Mayence par Gutenberg est de 1454, on constatera que Poitiers n’avait pas trop tardé à suivre l’exemple de Paris. Les historiens distinguent en France deux foyers de rayonnement de la nouvelle invention : Lyon et Paris. Or, Poitiers est la troisième ville dans laquelle l’école typographique de Paris essaima, Troyes et Angers l’ayant devancée de quelques années seulement.

« Quelles sont les raisons de cet établissement précoce de l’imprimerie à Poitiers ? L’existence d’une Université avait fait naître sur place tous les organes de l’industrie du livre. Poitiers, ville universitaire, avait ses libraires, ses copistes de manuscrits. Elle avait ses moulins à papier. A Saint-Benoit, à Bajon, au Trainebot, à Mazay, ses deux rivières, le Clain et la Boivre, de leurs flots paresseux actionnaient les pilons et maillets qui réduisaient en pâte des chiffons de lin et les transformaient en ces feuillets qui sonnent sec sous les doigts et se sont conservés indemnes de rousseur comme des parchemins. Elle avait ses parcheminiers, ses lieurs ou relieurs, et surtout, par l’écoulement des ces produits, une clientèle de professeurs, d’étudiants, d’escholiers, de juristes, d’avocats, de médecins, de bourgeois. La presse typographique va se substituer aux copistes qu’elle fera disparaître. Sa fonction est si exactement celle de ces derniers que, pendant longtemps dans le langage courant on dira copier pour imprimer.

« Qui faisait copier avant l’importation de l’imprimerie ? D’abord de riches amateurs, curieux de posséder quelques beaux ouvrages sur parchemin, agrémentés d’enluminures. Peut-être était-il de ceux là le chanoine de Saint-Hilaire-le-Grand qui fit établir chez lui, dans sa maison même, un atelier typographique, d’où sortit le 15 août 1479 le premier livre imprimé à Poitiers, un bréviaire d’histoires, en latin, Breviarium historiale.

« Mais c’était ordinairement les libraires qui se chargeaient de faire copier les manuscrits et les mettre en vente. Ils étaient assez nombreux. Presque tous avaient leur boutique sur la paroisse Notre-Dame-la-Petite, dans le voisinage du Palais de justice, dans la rue des Cordeliers aux sandales de bois, près de l’Échevinage, où était l’auditoire de la Faculté de droit (aujourd’hui siège de la Société des Antiquaires de l’Ouest), parfois près de l’église de la Celle Saint-Hilaire, près de Saint-Porchaire ou de Saint-Didier. Il en est même qui installaient leur boutique dans la grande salle du Palais, où se trouvaient également comme au Palais de Justice de Paris des échoppes de lingères et de mercières.

« La profession était prospère dans le premier siècle de l’imprimerie puisque de 17 membres qu’elle comprend en 1523, elle passe à 19 en 1540 et 28 en 1552.

La situation est fort recherchée : elle se transmet de père en fils dans certaines familles, comme celle des Bouchet ou celle des Marnef laquelle avait établi des succursales dans quatre grandes villes d’université : Paris, Angers, Bourges et Poitiers., à cette enseigne du Pélican, que l’on peut voir au musée du passage de l’Échevinage.

« Sur les rapports de cette industrie du livre avec le personnel enseignant de l’Université, nul document n’est plus caractéristique que l’épitre placé par l’imprimeur Enguilbert de Manef en tête de ses Discours non plus mélancoliques que divers.

« Tu sais, dit-il, familièrement au lecteur, combien notre Université est fameuse et fréquentée et tu n’ignores pas qu’on y rencontre bon nombre de gens savants « outre ceux du lieu ». Or, les gens de lettres et ceux de mon état ne se peuvent guère se passer l’un de l’autre ; c’est pourquoi tu peux penser qu’il m’est aisé d’avoir pris connaissance d’un infinité d’hommes de savoir de cette ville par le moyen de ma boutique.. J’ay acquis le connaissance et amitié de prou de gens savants de maintes nations, plusieurs desquels ne m’ont rien celé qui fût en leurs coffres et estudes. Ainsi ay retrouvé les discours dont est fait ce livre ». Et ces discours sont des facéties ; ils ne représentent que les fantaisies d’heures oisives à ces « gens savants ». Mais ils attestent d’une collaboration cordiale de l’auteur avec son imprimeur. Il leur fait ces recommandations en homme qui connaît le vocabulaire du métier :

« Ayez toujours de bons compositeurs, Assez lettres et de bons correcteurs, N’y épargnez argent quoy qu’on vous trouble, Vous y aurez à la fin gaing en double… Et vendez bien (loyalement, car d’un correct), Bien imprimé sur papier blanc et net, Vous trouverez deux fois plus de pécune..

Les livres édités, en ces temps lointains, correspondaient à des besoins bien définis que M. Plattard range en plusieurs catégories.

« Le premier livre imprimé chez le chanoine de Saint-Hilaire dont nous avons parlé plus haut le Breviarium historiale est une compilation, ou plus exactement un pot-pourri de faits historiques ou légendaires, épisodes de l’histoire du Poitou et de l’Aquitaine, récits de miracles, anecdotes prodigieuses : d’une femme qui avait deux têtes, d’un porc qui avait un visage humain, d’un prince qui fut entièrement mangé par les poux, etc. Il n’avait pas moins de 648 pages dans ce goût. L’ouvrage appartient à l’âge précédent (il avait été commencé en 1428). Il se présente d’ailleurs sous l’aspect de manuscrits à enluminures : le texte est en caractères gothiques très serrés, avec lettres ornées en tête de chapitres, résumé en manchettes, dans les marges, gravures sur bois. Manifestement le goût du public exige que le livre imprimé se modèle sur le livre manuscrit ; il ne s’affranchira de cette tradition que beaucoup plus tard.

« Peu de temps après ce livre d’histoires fabuleuses, voici que la presse de Saint-Hilaire publie un livre qui correspond à des besoins locaux, c’est un ouvrage juridique, un commentaire d’un texte de droit canonique, dû à un jurisconsulte fameux de l’Université de Poitiers, comme dit le titre. Il est le chef de la longue lignée des traités juridiques qui constituera peut être la catégorie la plus riche des ouvrages imprimés à Poitiers.

« Que de livres de droit et de pratique ? Ce sont les coutumiers du Poitou, de l’Angoumois, de l’Anjou, de la Touraine ; ce sont des recueils d’ordonnances royaulx ; c’est la « vraie adresse de la Pratique judiciaire… traité fort utile à ceux qui s’exercent aux faits de justice » ; ce sont des Reigles de droict, civil et canon ; c’est la Nature de tous contrats, etc. Il y a de cette multiplicité de livres de droit imprimés à Poitiers deux causes : tout d’abord la prospérité de la Faculté de droit et sa renommée. Ses maitres, les Hélie de Régnier, les Irland, sont fameux ; on vient de loin suivre leurs cours et des maîtres d’autres universités, de Bourges par exemple, ont intérêt à publier leurs ouvrages dans cette ville de légistes. D’autant plus que les magistrats, les procureurs (ou avoués) et les avocats y sont nombreux. Le Poitevin est « riotteur et plaidant », autant que le Normand ou le Manceau, nous disent les écrivains eu temps. C’est un pays de procès ; et voilà la deuxième raison pour laquelle les presses ne cessent de produire des manuels de pratique judiciaire. « Le plaider est chose très utile et nécessaire à la vie des hommes » expose l’auteur d’un livre de paradoxe. (C’était déjà ce que Rabelais faisait dire au Juge Bridoye) et il félicite les poitevins de leur propension aux procès ». Ce ne sont pas gens à se laisser arracher une dent en dormant, dit-il… Un Poitevin forgerait un procès sur la pointe d’une aiguille, sur un bot (un sabot) sur un palet… C’est signe qu’il tient de la nature une espèce de philosophes que les anciens appelaient sophistes, ce qui ne lui peut procéder que de bien bon esprit et subtilité de sens. »

Le savant conférencier note que le Faculté des Arts, c’est-à-dire les collèges, demandaient aux imprimeurs des livres scolaires. Pour eux, l’esprit du moyen âge se perpétuait dans l’enseignement secondaire ; contre eux Rabelais élèvera sa protestation , les rendant responsables de « l’abârtissement des bons esprits ».

Peu à peu l’esprit de la Renaissance leur substituera des recueils de poèmes latins, œuvres dues à des italiens d’abord et plus tard à des humanistes français.

« Au séjour à Poitiers de Ronsard et de ses amis les poètes correspond la publication de quelques-uns de chefs-d’œuvre de l’antiquité latine : les Épitres d’Horace, les comédies de Térence, les livres de Salluste, de Valère Maxime, de Pétrone. Viennent ensuite les œuvres inspirées à des poètes poitevins, ou résidant à Poitiers, par ces modèles antiques : la tragédie de Médée de Bastier de la Péruse ; celle de Pauthée, d’un certain Guersens ; les églogues de Bereau ; les Foresteries de Vauquelin de la Fresnaye, poésies de Jacques Tahureau du Mans, tous les recueils poétiques de celui qu’on appelait l’Orphée du Poitou : Scévole de Sainte-Marthe.

A ces productions en langue française, les médecins ont apporté une large contribution.

« S’ils continuaient à parler latin dans leurs leçons et dans leurs conférences au chevet des malades, afin de garder sur ces derniers tout leur prestige, du moins lorsqu’ils voulaient vulgariser leur science ils étaient bien obligés d’utiliser la langue vulgaire. Or, s’ils n’étaient point avares de leurs secrets, si l’on en juge par le litre de leurs livres : Fleurs et secrets de médecine, recettes conservatoires contre les maladies, un jardin des Recettes... avec plusieurs joyeusetés à faire entre toute honnête compagnie ( le médecin doit égayer le malade, disait le docteur Rabelais). Voici un basliment des recettes, comprenant aucuns secrets médicaux propres à conserver la santé, un Sommaire et entretenement de vie très singulier de toute médecine et chirurgie. Que le livres d’hygiène. Que de traités contre la peste si fréquente alors ! Ou contre la coqueluche ».

Plus nombreux que tous les ouvrages des catégories précédentes sont les livres de piété, articles de colportage se débitant dans les foires comme les almanachs.

Les livres gais devaient trouver leur place dans les ouvrages imprimés dans une ville universitaire.

« Le premier en date est une édition des Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, roy des Dipsodes, fils du grand géant Gargantua, composés nouvellement par maistre Alcofribus Nasier. La date est 1533 ; il n’y a ni nom de ville ni nom d’imprimeur ; c’est une contrefaçon de l’édition originale qui venait de paraître à Lyon ; mais des monogrammes indiquent que l’ouvrage est sorti des presses poitevines de Jean et Enguilbert de Marnef. Cette contrefaçon atteste le succès de l’œuvre de Rabelais à Poitiers. Comment en eût-il était autrement ?

L’auteur que les Poitevins avaient connus cordelier à Fontenay-le-Comte, puis bénédictin et hôte du prieuré de Ligugé, avait quitté la ville six ans auparavant ; mais son souvenir y était demeuré vivant ; il était en relations épistolaires avec Geoffroy d’Estissac, le doyen de Saint-Hilaire et avec d’autres amis poitevins. En outre, son ouvrage était riche d’allusion au Poitou et à la légende de Mélusine et de Geoffroy à la grant dent, à la vie des escholiers de Poitiers ; n’avait-il pas imaginé de faire de son géant l’inventeur des trois rites facétieux qui accompagnaient l’immatriculation de tout étudiant, à savoir la promenade à la fontaine de Croutelle, l’escalade du rocher de Passelourdin près de Mauroc et la ripaille sur la Pierre Levée, « à force de jambons et force flacons ». Un autre ouvrage est plus particulièrement destiné à la jeunesse universitaire : c’est une lettre en latin macaronique adressée par un certain Antenius Arena (de la Salle) à ses compagnons étudiants, qui sont de leur personne friands de basses danses « friantes bassas dansas » suivie d’une « epistola ad fallotissimam garsam pro passando lo tempus alegramentum ». Cette facétie est un des plus gros succès de la littérature estudiantine au XVIe siècle ; elle eut une quinzaine d’éditions dans diverses villes.

« Les discours non plus mélancoliques que divers, les Serées de Guillaume Bouchet, juge et consul des marchands de Poiiters, sont également à ranger dans la littérature récréative publiée à Poitiers. Mais la plus originale de ces productions facétieuses est peut-être celle qui parut en 1572 sous le titre la Gente Poitevinrie. C’est un recueil de procès ridicules en patois poitevin : Le Preces de Jorget et de son vesin, le plet de Jon Michea, le bon Homea, le Menelogue de Robin.

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« L’auteur ou les auteurs de ces poésies ne sont pas nommés. Ce ne sont certainement pas des paysans. Très probablement ils appartiennent au monde du Palais de Justice. Ce sont peut-être des avocats qui ont eu l’occasion d’entendre des paysans exposer leurs plaintes et défendre leur cause. Dans le Poitou « plaidant » à cette époque, il n’y avait rien que de vraisemblable à prêter à des rustres des plaids, des appels, des « respondations », quelque teinture du vocabulaire de la chicane et une grande âpreté dans les querelles de voisinage.

Avec Villon, le patois français fait son entrée dans la littérature française. M. Jean Plattard se demande quelle saveur particulière pouvait donc avoir le patois poitevin pour attirer l’attention d’un poète comme Villon. Notre érudit professeur l’ignore.

« Mais voici que cinquante ans plus tard un fin lettré, un humaniste, le conteur Bonaventure des Périers s’avise à son tour de nous rapporter quelques phrases du patois de cette province du Poitou qu’il avait eu l’occasion de visiter. La scène est plaisante. Voyageur égaré, si vous demandez votre chemin à quelque paysan qui laboure, nous dit-il, ce sera un bel exercice pour votre patience. « Eh hau ! mon ami, oi est le chemin de Parthenay ? » Le pique-bœufs encore qu’il vous entende ne se hâte pas de répondre : mais il parle à ses bœufs. « Gatea ! Fremetin, Brichet, Castain, ven après moay, tu vas bien crelin-croulant ! » ce dit-il à son bœuf et vous laissé crier deux ou trois fois bonnes et haultes. Puis quand il voit que vous êtes en colère et que vous louez piquer droit à luis, il siffle ses bœufs pour les arrêter et vous dit : « Qu’est-ce que vous dites ? » …

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La diffusion de l’art typographique ne semble pas avoir trop fait souffrir la prospérité des presses poitevines, mais les conditions de l’industrie du livre ont changé avec la création de l’éditeur, lien entre l’imprimeur et le libraire.

« Les pourvoyeurs de l’imprimerie, les grandes maisons d’édition ne sont plus à Poitiers mais à Paris ; les livres imprimés à Poitiers sont en vente dans toutes de France et à l’étranger. Il n’y a pas de rapports nécessaires entre la production des écrivains poitevins et le fonctionnement des presses poitevines. L’aliment principal de ces presses vient de Paris. Pour donner une idée de son importance il suffit de rappeler qu’une de nos principales revues, le Mercure de France, est imprimé à Poitiers, la revue Mabillon à Ligugé et que quatre nos imprimeries ont travaillé à la mise au jour de la plus importante de nos collections de livres grecs et latins, celle des Universités de France, élaboré par l’association Guillaume Budé.

Le personnel de nos imprimeries s’élève aujourd’hui a près de 600, chiffre qui n’avait jamais été atteint jadis.

Sur la variété des productions des écrivains poitevins les étalages de nos libraires renseignent suffisamment.

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le 02/07/2020 à 17:56

Source : L'Avenir de la Vienne

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