0424411/02/1906POITIERS
Camarades,
Éloignées, pour des raisons diverses, de toute action syndicale et absorbées par les préoccupations journalières et les soucis que vous cause la vie familiale, la question qui agite en ce moment notre corporation n’a dû arriver jusqu’à vous que d’une façon très vague.
Nous voulons parler de la journée de neuf heures.
Cette réforme vous intéressant forcément, nous avons cru nécessaire de vous faire connaître quelques unes des raisons impérieuses qui en réclament l’application.
Nous n’entreprendrons point de vous faire l’historique de la Fédération du Livre et du Syndicat de Poitiers. Trop longue serait l’énumération des luttes soutenues et l’explication des procédés employés pour arriver à faire du groupe d’hommes conscients et de bonne volonté isolé dans chaque ville une gigantesque organisation, s’occupant à Paris de toutes les questions susceptibles d’intéresser le monde typographique.
Nous prendrons la Fédération au moment où, pour soulager les nombreuses infortunes de ses membres, elle décida la création d’une Caisse de réserve, permettant de donner aux ouvriers atteints par la maladie ou le chômage, une certaine somme qui atténuerait les pertes subies par leur arrêt de travail.
Pour arriver à ce résultat, la Fédération demanda un supplément de cotisation à chaque syndiqué. Tous souscrivirent avec empressement car, sous cette forme, cette allocation reçue dans un moment de détresse pouvait être acceptée sans scrupule et sans obligation, ce n’était là, en effet, ni une aumône, ni charité intéressée, mais bien la conséquence de la participation.
Après quelques mois de fonctionnement nous fûmes obligés de constater que, le chômage progressant de plus en plus, la cotisation supplémentaire demandée était insuffisante au maintien de la Caisse ; il nous fallait ou diminuer le taux des secours ou nous imposer de nouveaux sacrifices. Après discussion une nouvelle augmentation fut votée.
Ainsi alimentée la Caisse de chômage et de maladie continua de fonctionner normalement. Aujourd’hui elle donne son plein rendement, distribuant le chiffre énorme de 100.000 francs de secours par année.
Certes, nous pourrions nous montrer satisfaits de notre œuvre et jouir en paix du succès de nos efforts si, malheureusement, un point noir ne surgissait à l’horizon.
Le surmenage, l’insalubrité de beaucoup d’ateliers qui font de notre corporation une des plus éprouvées par la maladie, l’insouciance avec laquelle le patronat jette les ouvriers sur le pavé, les remplace par des machines, des femmes et des apprentis payés à des taux dérisoires, le chômage périodique qu’il impose à ceux qu’il ne peut remplacer, sont autant de considérations qui ne peuvent manquer d’attirer notre attention et nous faire envisager l’avenir avec moins de sécurité.
Nous faudra-t-il voir tomber une des plus belles organisations mises en marche par les travailleurs livrés à eux-mêmes ? Serons-nous obligés de recourir à de nouvelles cotisations, de prendre sur notre modeste journée déjà si entamée et suffisant à peine aux besoins de la vie, alors que le prix de l’alimentation augmente de plus en plus ?
A ces deux questions nous répondons résolument : NON !
Pour nous sortir de cette situation, une solution nous a paru juste entre toutes :
La journée de neuf heures avec maintien des salaires.
Demandée sur tous les points de la France, déjà en vigueur dans plusieurs villes, nous sommes certains que satisfaction nous sera accordée car, examinée bien à fond, notre réclamation est minime et, bien appliquée, ne doit causer aucun préjudice à notre industrie. De plus, l’avenir de notre organisation en dépend ; et refuserait-on à cette œuvre humanitaire son droit à la vie, que, conscients du devoir qui nous incombe, nous saurions maintenir fermement notre revendication.
Mais, la journée de neuf heures obtenue, quelle est votre situation ?
Si vous restez en dehors de notre action, si vous ne formulez aucune demande, si même vous vous mettez en travers de nos projets, croyez-vous que le patronat fasse œuvre de générosité en votre faveur et porte le prix des pièces à un taux qui puisse vous donner l’équivalent de votre journée actuelle ? La chose est peu probable. Et alors, votre obstruction, soit voulue, soit inconsciente, vous sera aussi préjudiciable à vous-mêmes qu’à tous les ouvriers du Livre.
Ouvrières, vous ne pouvez trouver appui que parmi les ouvriers !
Débarrassez-vous donc de tous ces préjugés qui, jusqu’à présent, vous ont montré en nous des ennemis ; laissez dire certains élus du favoritisme, comparez leur position et la vôtre, méfiez-vous surtout des insinuations répandues par quelques personnages ayant tout intérêt à voir la discorde régner dans nos rangs ; examinez froidement la situation, sans parti pris et, après mûre réflexion, dites-nous à quelles mains vous devez confier la gérance de vos intérêts.
D’un côté, vous avez le patronat qui lui aussi cherche ses bénéfices et n’entend guère les voir diminuer. Intermédiaire entre le producteur et le client, il ne devrait cependant pas s’élever contre toute tentative générale susceptible d’améliorer notre sort, car, si les conditions d’entreprise et d’exécution du travail sont normales, il n’a nullement à souffrir du nouvel état de choses. Malheureusement il n’en n’est pas ainsi, les adjudications prises à fort rabais, la concurrence effrénée faite entre patrons, l’exagération des frais généraux, la mauvaise gestion des affaires emportent le plus gros des bénéfices et alors sur qui peut-on retomber pour combler le déficit ? Inutile de chercher, c’est toujours sur les mêmes :
C’est sur vous ! C’est sur nous !
Et les conséquences se manifestent par le refus d’une gratification pour un travail quelconque, une augmentation non accordée du prix de la journée, l’obsession continuelle d’un quelqu’un vous regardant travailler, car pour certains employeurs nous ne sommes que des machines à travail. Sans grand souci de notre dignité, de nos joies ou de nos peines, si nous formulons une revendication, il nous est invariablement répondu qu’on n’y peut faire droit et, devant l’insistance, on invite le réclamant à chercher par ailleurs une situation meilleure, éliminant le malheureux ou l’amenant à merci en poussant au plus haut point cette crainte du lendemain qui existe toujours chez l’ouvrier isolé.
Si vous raisonnez, et si vous voulez êtes logiques avec vous-mêmes, vos regards ne se tourneront pas de ce côté ; vous comprendrez combien vos intérêts sont intimement liés aux nôtres ; comment on y peut porter atteinte sans que la répercussion se fasse chez vous ; vous sentirez l’inutilité de ne pas rester plus longtemps en dehors de notre mouvement susceptible d’améliorer les mauvaises conditions de vie ; à l’indifférence ou la mauvaise volonté patronale vous opposerez désormais la conscience de vos droits avec la ferme résolution de les faire valoir.
De tout ce qui précède, il ne faut pas conclure par là que nous devons partir en guerre contre le patronat, et dépenser notre énergie en cris et en paroles inutiles. Non ! Ces moyens là ne conviennent point à notre caractère et aboutissent souvent à de piètres résultats, car nous savons aussi que, bien des fois, certains patrons se trouvent dans une situation qui, sans être aussi précaire que la nôtre, n’en est pas moins épineuse. Entraînés comme nous dans le grand mouvement social, ils ne sont pas sans ressentir les à-coups ; mais même dans ces passes dangereuses pour leurs affaires nous ne pouvons admettre qu’ils écartent d’un revers de main les doléances de leurs ouvriers. Un peu de réflexion leur ferait comprendre que, si la plainte est arrivée jusqu’a eux, c’est qu’elle est fondée ; et alors pourquoi ne pas se réunir et discuter si la choses réclamée est possible ? Pourquoi ne pas donner les raisons en motivant le refus, ou bien chercher ensemble à aplanir les difficultés qui en retardent l’application ?
Dans la plupart des villes qui nous entourent, bien des patrons ont adopté ce moyen-là pour régler leurs différends, évitant ainsi de graves complications et leurs affaires n’en marchent pas plus mal pour cela, au contraire.
Alors ce qui se fait ailleurs ne peut-il donc se faire dans notre ville ? Trouverons-nous des patrons assez peu prévoyants pour refuser ce que d’autres ont accordé ? Peut-être moins prévenus, ceux-ci ont eu l’intuition de la véritable situation de l’ouvrier et compris que, né malheureux, tout son être tend à l’amélioration de son sort. Ils ont reconnu que, si eux patrons apportent leur capitaux à l’entreprise, l’employé, en revanche, donne sa vie, paye de sa personne, et si la maigre rétribution reçue lui permet de vivre, elle est loin de lui permettre les joies intellectuelles que tout individu de classe aisée peut se procurer par son instruction et par le temps dont il dispose pour la parfaire. A côté de ces joies, dont il est privé, il lui reste les douceurs du foyer, mais trop courts sont les instants dont il peut profiter, car après la journée de travail, c’est au sommeil qu’il doit demander une nouvelle provision de forces pour le lendemain.
Animés de cet esprit, la revendication ne leur a pas paru rébellion, le geste, parfois un peu brutal, d’un homme qui se voit condamné à cette vie de machine, avec la perspective de n’en jamais sortir, a été excusable à leurs yeux ; ils n’ont pas refusé à leur collaborateur sa participation à la vie nouvelle que créent les progrès de la science, ni contesté son droit à un peu de bien-être et de liberté. Ensemble, les moyens d’application ont été cherchés et trouvés et, ainsi la bonne volonté existante de part et d’autre a amené les résultats que l’on connaît.
Quel sera l’accueil réservé à notre demande par le patronat de Poitiers, nous ne pouvons encore rien pronostiquer. Nous souhaitons seulement que, comme à Nantes, Rochefort, Limoges, etc... les choses se passent sans heurt ni cahot, prouvant ainsi les avantages de la libre discussion. Mais quoi qu’il arrive, il est de notre devoir de vous faire connaître nos raisons, de bien vous montrer que nous n’agissons pas sous l’empire d’une effervescence passagère, mais bien après mûre réflexion ; et si, aujourd’hui, nous venons vous demander votre appui moral, la raison est : que votre cause et la nôtre sont semblables.
Le moment est rendu, reconnaissez la véracité de nos arguments et quand toutes ces idées se seront imposées d’une façon très nette à votre esprit, lorsque vous aurez reconnu la modération et la légitimité de nos revendications, joignez-y les vôtres, donnez-nous mandat de parler en votre nom, et la journée de neuf heures, au 1er mai 1906, sera le couronnement de l’union de la Typographie poitevine !
Le bureau de la 112e section
le 25/05/2021 à 21:00
Source : Bulletin de la Bourse du Travail
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